Un an de tram à Liège, ça change quoi ? Portraits et témoignages
Un an déjà que le tram glisse dans les artères de Liège, dessinant une ligne claire au cœur de la Cité ardente. En douze mois, il s’est imposé comme bien plus qu’un simple moyen de transport : un fil conducteur, une respiration nouvelle, un symbole de renouveau urbain. Au rythme de ses passages réguliers, c’est toute une ville qui semble s’être remise en mouvement, plus connectée et plus apaisée. Plus fluide, aussi : ça cool et ça roule en Principauté.
Un an, déjà ? C’était hier, c’était il y a mille ans. D’un côté, l’excitation et la liesse des premiers voyages sont encore fraîches. De l’autre, cette nouvelle forme de mobilité douce a changé si durablement la ville qu’il est ardu de se rappeler la vie sans elle. Depuis son inauguration, le tram a transformé le quotidien des habitants de Liège. Trajets simplifiés, centre-ville réinventé, mobilité plus raisonnée, quartiers reliés… Entre modernité et qualité de vie retrouvée, ce premier anniversaire est celui d’une métamorphose. Celle d’une ville qui avance sur de nouveaux rails, au propre comme au figuré.
Entre ardeur et mobilité douce
Et ce ne sont certainement pas les usagers du tram qui nous contrediront. Pour la prendre pleine mesure de ce changement, nous sommes allés à la rencontre de cinq Liégeois dont le quotidien a été transformé.
Du pensionné qui redécouvre la ville avec une liberté et une facilité de déplacement inédites, aux commerçants qui voient le centre vibrer à nouveau au rythme d’une fréquentation en hausse… Jusqu’à l’entrepreneur engagé dans la transformation urbaine, qui se réjouit de voir Liège franchir un cap et entrer, selon ses mots, dans « une autre catégorie de villes ». Des regards croisés qui racontent, chacun à leur manière, une Cité qui se réinvente. Portée par le mouvement des rails et l’ardeur renouvelée de ses habitants.
Portraits croisés.
Gaëtane Leroy, co-propriétaire de l’Hôtel Neuvice
Figure du renouveau de la rue Neuvice, au cœur d’un centre-ville qu’elle a vu vibrer, ralentir puis renaître, Gaëtane Leroy observe de longue date les métamorphoses de Liège au rythme du tram. Avant même les premiers coups de pelle, elle se souvient d’un quartier « en plein développement, avec de nombreux commerces historiques », porté par « une belle émulation » et « une vague ascendante et réjouissante ». Puis sont venus les chantiers, lourds, envahissants, qui ont « fortement impacté » la vie locale. « Il a fallu s’accrocher », confie-t-elle, même si « la plupart des gens étaient très favorables au projet du tram ».
Une attente patiente, parfois résignée. Mais toujours tournée vers un avenir espéré meilleur.
Transformation réussie
Aujourd’hui, le contraste est saisissant. « Tout le quartier est complètement transformé », explique-t-elle. C’est qu’avec le tram, ce n’est pas seulement un nouveau mode de transport qui s’est imposé, mais aussi un véritable réaménagement urbain. « Du mobilier urbain, de l’éclairage… Et ça met vraiment du baume au cœur ». La ville semble avoir retrouvé un nouveau souffle, qui charrie avec lui visiteurs et habitués. « Nous connaissons une belle affluence de touristes, notamment des Flamands et des Néerlandais qui viennent redécouvrir la ville. » Plus encore, « on voit aussi revenir une clientèle locale qui avait pris ses habitudes ailleurs ». Un retour aux sources qui, dit-elle simplement, « fait plaisir ».
Pour elle, c’est au détour d’une scène du quotidien que le déclic a eu lieu. « Quand je longe les quais, je vois cette population jeune et sportive qui renoue avec la présence du fleuve. Des joggeurs, des cyclistes et des enfants qui se réapproprient la ville… » Une image qui transforme le regard porté sur Liège : «Ça me donne l’impression d’être à la côte belge, je vois la ville sous un tout autre jour.»
Une ville apaisée
Au-delà des transformations visibles, c’est une sensation plus diffuse qui s’installe. « On sent désormais une volonté à Liège de poursuivre le mouvement. On voit se dessiner tout le champ des possibles.» Une impulsion que les acteurs privés sont désormais invités à prolonger.
« Apaisement», oui, voilà bien le mot qu’elle choisirait pour résumer un an de tram à Liège. Une notion qui dépasse la simple mobilité pour toucher à l’essence même de la ville. Car, conclut-elle, « le tram et des aménagements ont rendu la ville plus belle. Ça ouvre la voie vers une ville apaisée et prospère.»
Marco Jadot, riverain de Saint-Léonard, voisin de la ligne de tram
Depuis son appartement en bord de Meuse, Saint-Léonard depuis peu, Marco Jadot observe la ville à hauteur de rails. Là où le tram redessine les usages autant que les perspectives. Avant son arrivée, ses déplacements relevaient d’un équilibre précaire entre bus et vélo, dans un environnement peu adapté aux mobilités douces. « Sans une véritable piste cyclable, je prenais des risques », confie-t-il. Car, à ses yeux, le tram dépasse largement le simple véhicule. « C’est plus que le véhicule à proprement parler, ce sont les aménagements qui l’accompagnent. Et aujourd’hui, le changement est radical.
Tout nouveau tout beau
« Tout », répond-il sans détour lorsqu’on l’interroge sur l’impact du tram dans son quotidien. Une transformation d’autant plus tangible qu’il bénéficie d’une situation privilégiée : « J’habite sur le quai, avec l’arrêt de tram Marengo à 20 mètres de chez moi. C’est une aubaine ». Le tram s’est ainsi imposé comme un réflexe, utilisé « 5-6 fois par semaine ». Parfois même plusieurs fois par jour : « Rien qu’aujourd’hui, je l’ai pris trois fois pour aller à un concert à la Boverie avec ma petite-fille de deux ans ».
« Dès le premier coup de pioche, j’ai réalisé l’ampleur des transformations et de ce que ça allait impliquer comme dynamique » se souvient-il. Depuis son logement, « pignon sur rue », il a été le témoin direct de cette mutation progressive, observant au quotidien l’évolution d’un projet appelé à transformer durablement la ville.
Plus de lignes, plus de sens
Si le tram devait disparaître, c’est avant tout « la facilité de déplacement qu’il apporte » qui lui manquerait. Une simplicité précieuse dans un environnement urbain parfois contraint : « Peu importe le trafic en ville, je saute dans un tram et me voilà où je veux ». Mais cette fluidité s’inscrit aussi dans une logique plus large, celle de la multimodalité. « Mon compagnon tram, c’est mon petit vélo pliable », précise-t-il, soulignant que « le tram, c’est fantastique, mais parfois, ça ne suffit pas ». D’où un appel à aller plus loin : « Il faudrait plus de lignes. On a beaucoup parlé de l’extension, mais multiplier les lignes ferait aussi beaucoup de sens ».
En un mot, le tram incarne pour lui la « facilité ». Une évidence fonctionnelle, presque immédiate, qui participe à redéfinir les déplacements urbains. Mais Marco Jadot nuance : « c’est un moyen, pas une fin en soi ». Et d’insister sur l’enjeu désormais central : « Il faut maintenant que Liège rattrape le temps perdu ».
Sena Amedegnanou, créateur du concept store One Such, QG des marques belges en plein passage Lemonnier
Pour relier son domicile en Outremeuse à sa boutique du piétonnier, ce jeune entrepreneur ô combien dynamique a longtemps privilégié les déplacements courts. À pied ou à vélo, grâce à une proximité qui rend les transports en commun presque superflus. « Il me suffisait de traverser la passerelle », explique-t-il, évoquant un quotidien simple, à échelle humaine.
L’arrivée du tram a pourtant rebattu les cartes, bien au-delà de ses propres habitudes. « Que l’on soit usager ou non, la ville est aujourd’hui beaucoup plus accessible, et le trafic fluidifié », constate-t-il. Une évolution qui bénéficie à tous les profils, « aussi pour les personnes âgées ». Et qui facilite autant l’accès au centre que les déplacements vers des quartiers plus éloignés, « comme les Guillemins, ou les extrémités du tracé ».
Un paysage transformé
C’est dans la transformation du paysage urbain que le changement s’est imposé avec le plus d’évidence. « La rénovation de la place Saint-Lambert en dit long », souligne-t-il. Rappelant qu’elle fut « la zone d’ombre de la ville » durant les travaux. Désormais, l’ensemble a gagné en cohérence et en qualité : « Je trouve la courbe entre la place Saint-Lambert et l’Opéra particulièrement réussie et harmonieuse ». Une métamorphose qui lui inspire « un sentiment de plénitude ». Et lui évoque « des grandes villes bien entretenues comme Bruxelles et Anvers, voire Bruges ».
Jeune tram dynamique
Derrière l’infrastructure, c’est toute une dynamique qui s’est enclenchée. « Le tram embellit Liège et ramène de nombreux jeunes », observe-t-il, allant jusqu’à le qualifier d’« indispensable ». Et de « vrai atout de la ville ». Ce qui frappe surtout ? Le renversement de perception. « Pendant longtemps, ça a été une source de nuisances. Aujourd’hui, c’est un vecteur d’optimisme ». En un mot, le tram est « surprenant ». Comme une transformation venue « des deux côtés, au propre comme au figuré ».
Reste désormais à inscrire cette évolution dans la durée. « Liège était en retard par rapport à d’autres villes comme Anvers ou Bruxelles », rappelle-t-il. Saluant aujourd’hui un réseau moderne et des « tracés verdoyants ». Et de conclure avec pragmatisme : « Le tram a ramé, aujourd’hui c’est un baume au cœur. C’est sur ça qu’il faut se focaliser. Le passé est le passé ».
Stéphanie Otten, Marketing Manager des Galeries Saint-Lambert
Ancienne sportive de haut niveau, Stéphanie Otten conjugue désormais effort et adrénaline au « shopping facile du centre-ville ». Des galeries idéalement placées pour profiter de l’attractivité du tram. Plus faciles d’accès en théorie, sont-elles aussi plus fréquentées en pratique ?
« Inondations, émeutes, COVID… Avant l’arrivée du tram, on a connu pas mal de péripéties. Le commerce liégeois a traversé une série de périodes vraiment compliquées. Mon quotidien, c’était d’arriver chaque matin et de faire malgré tout tout ce qui était en mon pouvoir pour attirer les gens dans notre Cité ardente et dans nos commerces. Aujourd’hui, je fais pareil, mais avec les travaux en moins, le tram en plus et de beaux nouveaux défis en perspective » sourit la pétillante trentenaire.
Sens et sentiments
« Une ville sans travaux, de nouveaux piétonniers, les nouveaux aménagements mis en place sur toute la ligne et ce magnifique tram : ça fait du bien au moral. Non seulement la ville est plus belle qu’avant, mais en plus, on peut se déplacer partout et tout le temps hyper facilement. Pour les Galeries, c’est un vrai plus. Pour les autres commerçants aussi : ils ont été très patients, très conciliants, et ça en valait la peine ! Les clients et les curieux reviennent en ville, on le sent, on le vit ».
Depuis l’inauguration du tram, les Galeries ont ainsi enregistré une hausse de 10% des chiffres de passage. Mais tout ne se quantifie pas. Et l’émotion, dans tout ça ? « Le jour de l’inauguration, il y avait un sentiment très fort » se souvient Stéphanie Otten. Qui se dit « impressionnée » par le nombre de personnes qu’elle voit monter et descendre chaque jour à l’arrêt Saint-Lambert.
Le tram à Liège ? Un grand « RE »
Le tram ? « C’est un projet de redynamisation et d’embellissement indéniable de la ville. Le chemin a été long avant de pouvoir en profiter. Il sera encore long avant que le commerce liégeois ne reprenne réellement son souffle. Mais notre positivisme est sans-faille ! Le tram est une vraie plus-value pour Liège. C’est un point de départ pour faire bouger les choses et redynamiser le centre-ville. C’est un « RE » : il invite au renouveau et à redécouvrir Liège ». Parlé comme une championne.
Gaëtan Servais, CEO de Noshaq et co-fondateur des Ardentes
Habitant du côté des Guillemins, travaillant à l’ombre de la place Saint-Lambert et se rendant régulièrement du côté de Droixhe, où Noshaq multiplie les projets de développement, Gaëtan Servais suit la ligne du tram en boucle. Jusqu’à Sclessin et l’OM, même.
Pour lui, ce parcours qui semble tracé pour suivre ses trajets est une aubaine. Mais pour la ville aussi : « le tram amène une épine dorsale à Liège et une structuration à sa mobilité ». « Le fait d’enfin relier facilement tous ces quartiers fédère la ville », assure-t-il. Et de noter que ce mode de transport a un effet similaire sur ses usagers. « C’est comme s’il y avait une communauté des utilisateurs du tram. On y rencontre plus de gens que dans le bus, et ils sont plus détendus aussi. C’est un peu comme le train : il y a un côté mobilité fonctionnelle qui est très agréable. Avant, je n’aurais pas pris le bus pour bosser ou pour aller à l’OM, mais maintenant, je prends le tram avec plaisir. Il n’y a pas de bouchons, on peut lire, envoyer des SMS… Bouger, même. Autant de plaisirs qu’on ne retrouve pas dans les autres moyens de transport ».
Liège caput mundi
Avec le franc-parler qui le caractérise, Gaëtan Servais confie avoir réalisé à quel point le tram changeait la ville « le jour où le Bourgmestre de Bruxelles est venu chez nous et qu’il m’a dit ‘putain, c’est quand même beau le tram à Liège’ ». Philippe Close aurait donc le juron facile ? Ce qui est certain, c’est que « le fait que quelqu’un comme lui, qui pourrait avoir un regard un peu plus provincial sur notre ligne de tram, dise que c’est beau et que ça change ne fait que confirmer un ressenti très fort à Liège ».
Coutumier de l’accueil d’acteurs culturels venus de l’étranger, France en tête, il se souvient de l’époque où les réunions se tenaient forcément à la gare Calatrava ou à l’hôtel Yust tout proche. « Aujourd’hui, on leur dit de prendre le tram au sortir de la gare jusqu’au bureau des Ardentes, puis on remonte dedans pour aller manger dans le centre. Cela positionne Liège dans une autre catégorie de ville : pour eux, c’est bien plus agréable que de prendre un taxi. Et les Parisiens trouvent ça normal qu’il y ait ce type de transport dans une ville de l’envergure de Liège ».
Une plus-value
Quand on lui demande d’élaborer son propos, il salue encore l’agrément pour le paysage urbain, « beaucoup plus joli aujourd’hui », mais aussi, on ne se refait pas, l’impact économique actuel et potentiel. « C’est une manière d’encourager un retour des entreprises dans le centre-ville. Maintenant, il n’y a plus l’excuse du parking ou des embouteillages. Les travailleurs doivent réintégrer Liège, c’est quelque chose pour lequel on se bat avec la revitalisation du CAN district (autour du quartier Cathédrale Nord, NDLR) et le tram crée une nouvelle aspiration à développer le volet économique en ville ».
Sur la bonne voie
C’est qu’il est temps pour Liège de ne plus perdre le Nord. « On doit avoir l’ambition de positionner Liège comme Gand, Hasselt ou Malines, des villes flamandes qui se sont développées d’une manière exceptionnelle en une dizaine d’années ».

Un an de tram, plus que 9 ans pour que tout roule ?
« J’ai l’impression que le tram est là depuis bien plus longtemps tellement il est bien intégré au quotidien. C’est comme la passerelle de la Belle Liégeoise : une évidence de mobilité qu’on n’arrive pas à estimer rationnellement tant elle embellit la vie ». Et la ville, ça va sans dire.
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Article réalisé en partenariat avec LETEC. Photos du tram @letec / Portraits : Maxence Dedry.






