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Rencontre avec Sélim Sid, l’assistant en médecine qui a osé défier le système

Sélim Sid n’est aujourd’hui plus assistant mais bien hématologue, et depuis novembre dernier, il est également victorieux: après des années de pressions, le tribunal du travail a condamné le CHU à lui verser 12 000 euros d’indemnités. Au-delà de l’attrait scandaleux de l’affaire, entre David vs Goliath revisité à l’hôpital, c’est tout un système malade que cette affaire met en lumière. Rencontre avec un médecin qui aimerait que les soignants soient plus soignés. 

Suivant à qui on parle de lui, le Dr Sid est un héros ou un zéro, celui qui a osé s’opposer à un système injuste, ou au contraire, qui a eu l’outrecuidance de défier l’ordre établi. À l’origine d’années de lutte, un simple papier, avenant glissé en marge de sa convention de stage au début de son assistanat en hématologie. Alors qu’un arrêté européen entré en vigueur le 1er février 2011 limite pour les médecins, dentistes et vétérinaires en formation le temps de travail à 48h par semaine avec une limite absolue de 60h, l’avenant joint à la convention de stage par le CHU stipule que l’assistant s’engage à prester des semaines de 60 heures de moyenne, avec des pics à 72h. La signature de ce papier n’étant pas obligatoire, Sélim Sid choisit de simplement renvoyer sa convention de stage, sans réaliser à l’époque que sa décision allait faire bouillir le sang de plus d’un.

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Pressions sanguines

« J’ai refusé de signer l’avenant dès la 1e année, je ne souhaitais pas faire une moyenne de 60h/semaine, 48h ça m’allait très bien. Quand on commence son assistanat, on reçoit une convention de stage par la poste, et le CHU joint l’avenant sans rien préciser, on vous dit de signer les papiers, mais sans expliquer que vous êtes libre de ne pas signer l’avenant. Comme je savais que c’était facultatif, j’ai signé la convention mais pas l’avenant, et c’est là que les problèmes ont commencé pour moi » se souvient Sélim Sid.

« Lors de l’assistanat en hémato, on a d’abord un tronc commun en médecine interne, et mon 1er jour de stage en pneumo, mon maître de stage m’a convoqué pour dire que ce n’était pas acceptable, que tout le monde avait signé et que si je ne signais pas, il rendrait ma vie impossible en veillant à ce que tout soit respecté et en étant tatillon »

Rompu au jeu de l’interview, Sélim Sid souligne non sans ironie que si on n’a jamais « crevé les pneus de sa voiture sur le parking », cet incident a été symptomatique de pressions subies au quotidien tout au long de son assistanat. Six ans durant lesquels on lui a envoyé des horaires à temps de travail de 48h, avec un rôle de garde équivalent à celui de quelqu’un ayant signé l’avenant, soit des horaires supérieurs à ceux prévus par l’arrêté européen. Conscient des risques, l’apprenti hématologue décide tout de même de se plaindre, d’abord à la médiatrice, puis au directeur médical, avant de passer par un syndicat pour finalement attaquer le CHU en justice.

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Justice rendue

En novembre dernier, après des années d’aller-retours entre Sélim et le CHU, le tribunal du travail condamne l’hôpital à lui verser plus de 12 000 euros pour réparation des heures supplémentaires prestées bon gré mal gré par l’assistant qui n’avait pourtant pas signé son avenant. Un jugement qu’il a accueilli avec soulagement, sans surprise, mais avec un goût amer tout de même.

« Je m’attendais à gagner, j’étais content que ça se finisse, soulagé, mais pas non plus heureux parce que je me serais bien passé de tout ça. Je trouve ça un peu triste qu’en Belgique, en 2019, on soit obligé de passer devant les tribunaux pour des choses qui sont si évidentes »

Car au-delà du cas individuel de Sélim Sid, le déséquilibre actuel de la situation pour les assistants en médecine en Wallonie est criant: parmi les messages de soutien reçus, le jeune médecin a notamment eu la surprise de lire celui de la maman de Nathalie, assistante en chirurgie tuée sur la route à 25 ans seulement. À l’époque, sa mère avait dénoncé les conditions de travail de sa fille, poussée jusqu’à l’épuisement.

« Elle sortait d’une semaine de près de 100 heures de travail. Illégalement exploitée, elle ne dormait pratiquement plus. Ce qui s’est passé n’est pas la faute à “pas de chance” ; c’est le résultat d’une fatigue profonde, accumulée pendant des mois »

Et il n’y a pas que les assistants qui risquent leur vie et leur santé avec ce rythme effréné: pour les patients aussi, le surmenage a des conséquences dangereuses.

Un système malade

« Il faut changer le système pour le bien-être des soignants, mais pour les patients aussi », martèle Sélim Sid.

« C’est horrible de se prendre un arbre en rentrant chez soi après avoir travaillé 100h, mais il y a aussi l’autre côté de la médaille: se faire soigner par quelqu’un qui a travaillé 24h sans dormir, c’est super dangereux »

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Et de citer l’exemple de cette assistante qui après une journée de travail et une nuit aux urgences est revenue la matinée dans son service, et a été confrontée à un patient qui s’est subitement mis à perdre des quantités préoccupantes d’hémoglobine. « Un des premiers réflexes si rien ne saigne visuellement, c’est de voir si cela ne vient pas du tube digestif, alors on lui a fait une gastroscopie, mais rien. Il a fallu le transfuser, et ce n’est que le lendemain matin que quelqu’un s’est rendu compte qu’on avait mis un drain au patient et qu’il saignait de là. L’assistante qui avait pris le patient en charge est une fille brillante, donc en temps normal elle l’aurait vu et elle y aurait immédiatement pensé, mais là elle était crevée et ça lui a échappé ».

« Ce n’est pas de sa faute, mais bien de celle du système qui fait que les patients sont pris en charge par quelqu’un qui n’est pas reposé et qui n’aurait pas commis de telles erreurs en temps normal »

Et d’ajouter que quand on fait un infarctus et qu’on arrive à 4h du matin aux urgences, on a envie d’être pris en charge par un médecin qui a toutes ses facultés mentales. « La loi existe précisément pour protéger les soignants et les soignés ». Oui mais alors, pourquoi la contourner ? Et pourquoi les soutiens à Sélim Sid de la part d’autres soignants se sont-ils fait pour la plupart dans l’ombre, l’opinion publique voyant en lui au mieux un empêcheur de tourner en rond, et au pire, un paresseux peu désireux de faire les heures nécessaires ?

Souffrir en silence

« Il y a une conviction qu’avec des conditions de travail aussi punitives, les plus faibles vont être écrasés et seuls ceux qui sont dignes vont surnager et être médecins », souligne Sélim Sid, ajoutant dans la foulée que « c’est de la connerie, et il y a des personnes qui auraient fait d’excellents médecins qui ont fait un burnout ou bien dû changer de spécialisation pour aller vers quelque chose de plus humain au niveau du temps de travail ».

« Certains pensent que pour être un bon médecin, il faut en avoir bavé et que c’est un métier sacrificiel, comme les bonnes sœurs: on se dévoue corps et âme à son métier »

Au nom de la vocation? Pas seulement: « le nœud du problème, c’est l’argent. Je ne pense pas que les gens à la direction d’un hôpital se disent « on va les pousser au suicide », or ils le font quelque part en imposant ces horaires. C’est une question d’arbitrage économique: un assistant aux urgences coûte 10,23 bruts de l’heure pour du travail réalisé la nuit et les jours fériés. Du point de vue financier, c’est beaucoup plus avantageux qu’un médecin diplômé qui coûtera parfois jusqu’à 10 fois plus cher de l’heure ». Engager plus d’assistants alors ? « Le numerus clausus fait qu’il n’y en a pas assez, et puis il y a l’argument aussi de dire que si on a trop d’assistants, ils ne seront pas assez bien formés parce qu’il n’y aura pas de quota malade/médecins en formation suffisant ».

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Sélim Sid a beau avoir remporté sa bataille, le combat reste encore long et périlleux à mener, d’autant plus que vu que leurs maîtres de stage ont leur avenir entre leurs mains, rares sont les assistants qui osent s’opposer au système. D’ailleurs, alors qu’il est Liégeois d’origine et qu’il a suivi ses études et sa formation ici, Sélim Sid travaille aujourd’hui… à La Louvière. Sans regrets: « mon chef de service au CHU m’avait proposé de m’engager après mon assistanat, mais la direction est venue le trouver en lui signalant que si je ne retirais pas ma plainte, il ne pourrait pas m’engager. Finalement, sous-effectif oblige, il est revenu vers moi, mais entretemps j’avais reçu des offres d’autres hôpitaux et j’ai accepté celle qui m’offrait les meilleures conditions de travail ». Car il est possible d’exercer la médecine sans (trop) sacrifier sa santé à l’autel de celle des autres.

« C’est tout à fait débile de dire qu’il faut souffrir pour être un bon médecin, on peut être formé dans de bonnes conditions et être un bon soignant. Ils y arrivent dans d’autres pays, je ne vois pas pourquoi on n’y arriverait pas en Belgique »

Et de finir l’entretien sur un message d’encouragement aux assistants: « persévérez, ne vous laissez pas marcher sur les pieds, et au final, trouvez un endroit pour travailler où vous serez bien avec des collègues bienveillants ». Qu’il se trouve à Liège, La Louvière ou à l’étranger.

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Journaliste politique, lifestyle et société pour Flair Belgique, Kathleen écrit également pour Le Vif, VICE ou encore Wilfried, et partage sa vie ainsi que la gestion de Boulettes Magazine avec Clem, son fiancé et co-rédacteur en chef. Passionnée de lecture et d'écriture depuis son plus jeune âge, cette Liégeoise au tempérament voyageur a fondé Boulettes Magazine en 2015 avec sa meilleure amie, Juliette Salme.