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#balancetonchefdeservice assistants en médecine liège - Montage Boulettes Magazine

#Balancetonhôpital, le malaise des assistants en médecine de Liège

Leurs spécialisations sont aussi diverses que les hôpitaux où ils les exercent, mais les assistants en médecine qui ont accepté de se confier pour cet article ont tous un point commun : ils sacrifient leur santé pour sauver la nôtre. Sous le cri de ralliement #Balancetonhôpital, ils dénoncent une surcharge de travail dangereuse et des conditions de travail rudes pour le mental, entre harcèlement et mise à l’écart. Et si longtemps, l’attitude des assistants a été qu’il fallait bien passer par là, la nouvelle génération refuse de se taire. 

Ce qui ne veut pas dire qu’elle s’exprime librement pour autant. La quête de témoignages pour ce reportage a été complexe et de longue haleine. Car si la plupart n’hésitent pas à égrener leurs luttes quotidiennes lors de moments de convivialité, lorsque la tension se relâche et qu’on tourne la douleur en blague pour mieux l’exorciser, l’ombre de Sélim Sid plane dans l’esprit des assistants en médecine en région liégeoise : aujourd’hui exilé à plus d’une heure de sa ville natale, son refus de signer un papier contraire à l’arrêté européen relatif aux stages en médecine a eu pour conséquence de le blacklister dans le milieu hospitalier liégeois. Rien n’empêche de parler, mais il faut être prêt.e à en affronter les conséquences, ce qui relève moins du courage que de l’inconscience quand on est non seulement assistant en médecine, mais aussi jeune parent et/ou enchaîné à un crédit immobilier dans le 4000. Néanmoins, de plus en plus de voix s’élèvent contre un système qui brise les esprits et les carrières, dont celles des médecins qui ont accepté de témoigner pour cet article. Parmi eux, le Dr Jean-Michel Mot, assistant (MACS) en 4ème année de spécialisation en médecine d’urgence, père de famille, mais aussi et surtout représentant du syndicat des assistants de la FWB pour la province de Liège (CIMACS Liège).

Lire aussi : Rencontre avec Sélim Sid, l’assistant en médecine qui a osé défier le système

« Des superviseurs d’hôpitaux dans lesquels je n’ai jamais travaillé ont déclaré qu’ils ne collaboreraient jamais avec moi » – Dr Jean-Michel Mot, urgentiste

Depuis l’enfance, j’ai toujours été impressionné par le savoir médical et j’ai choisi ce métier pour aider les gens. Aujourd’hui assistant en 4e année, j’ai dû gérer plusieurs conflits, tant avec certains superviseurs qu’avec les institutions pour lesquelles je travaillais. Par exemple, quand, après avoir effectué plusieurs semaines de travail d’affilée et étant prévu pour 6 semaines consécutives 7j/7 sans repos hormis lendemain de garde de 24h, avec des semaines pouvant atteindre 80h de travail, j’ai spécifié que c’était impossible de tenir ce rythme, que j’avais un enfant et que je ne voyais plus ma famille. On m’a répondu que c’était comme ça pas autrement, qu’il y avait des avantages et des inconvénients dans chaque métier, et que je serais content de pouvoir offrir un GSM à mon fils plus tard.

Comme Sélim Sid, j’ai refusé de signer l’opting out « avenant » au CHU, qui donne le droit à l’employeur de nous faire prester des horaires sans limite et sans rémunération supplémentaire hors notre salaire, qui couvre un 38h/semaine, et un supplément gracieusement attribué d’environ 4€ net/h pour les heures de nuit et de WE. Les secrétaires du service du personnel m’ont téléphoné pour me demander de me mettre en ordre, ce que j’ai refusé, mais il a fallu que ma compagne, juriste, envoie un courrier à la direction de l’hôpital en demandant une juste rémunération de toutes les heures, qu’ils ont refusée, pour qu’ils adaptent mon horaire à 48h/semaine. Un horaire extrêmement compliqué à respecter, entre mes journées en pneumologie et mes tours de garde les week-ends et jours fériés aux urgences, gardes qui ont finalement sauté, une fois de plus après que ma compagne soit intervenue.

« Cela m’a valu d’être taxé de fainéant, une réputation qui a été ébruitée dans les autres institutions liégeoises. Des superviseurs d’autres hôpitaux dans lesquels je n’ai jamais travaillé et ne travaillerai jamais ont déclaré à d’autres assistants que c’était inadmissible et honteux ce que je faisais et qu’il était hors de question de prendre un assistant comme moi dans leur service ».

Dans cette problématique, tant mon chef de service en pneumologie, qui comprenait mes démarches, que celui faisant fonction aux urgences, n’ont pas souhaité prendre part au conflit. Beaucoup de superviseurs ont parlé dans mon dos auprès d’autres assistant, mais rien en face de moi. J’ai demandé à être reçu par mon maître de stage coordinateur, l’agrément, la direction de l’hôpital, et aucun n’a souhaité me recevoir. Au vu des différentes plaintes portées, j’ai pu changer de maître de stage coordinateur et choisir mon plan de stage et suis le seul assistant à ce jour à avoir obtenu ça en plus de l’adaptation des horaires. Dans une autre institution, j’ai demandé, toujours en quête de vérité concernant nos conditions totalement abusives, ce que l’opting out couvrait avant de le signer. Résultat j’ai été emmené directement au service juridique de l’institution où j’ai précisé en arrivant que j’étais le représentant du CIMACS Liège. La conversation avec le juriste (!) de l’hôpital s’est passée comme suit :

–  « Si vous ne signez pas l’avenant, l’institution se réserve le droit de ne pas signer la convention principale et votre maître de stage pourrait vous refuser l’accès au service car ce n’est pas intéressant pour lui un assistant qui travaille avec une limitation d’heure.

–  « Savez-vous que ce que vous me dites est totalement illégal et que vous ne pouvez pas faire pression sur un assistant et encore moins le menacer pour qu’il signe cet avenant ?
–  « Oui, enfin, au supermarché non plus on ne peut pas menacer le personnel, mais on le fait quand même »
–  « Et si je porte plainte ? »

–   » Vous pouvez toujours essayer, mais aucun médecin n’a gagné contre un hôpital jusqu’à présent et ce sera compliqué pour vous de trouver un travail dans un autre hôpital après »

En ce qui concerne le fait que notre salaire couvre un 38h/semaine alors qu’on en preste 80, on m’a répondu que la loi autorisait à ne pas rémunérer les heures supplémentaires, bien que j’attends toujours qu’il m’indique l’article de loi qui le spécifie… Cette surcharge commence dès les stages, lors des deux dernières années d’études, parce que la compétition est rude pour avoir sa place en spécialisation. Un stagiaire doit se plier à l’horaire et en faire toujours plus s’il veut espérer avoir sa place en spé. Pendant mes stages, j’ai eu 18 de moyenne, sauf un stage où on m’a mis 10/20, car j’ai refusé de tourner en salle un lendemain de garde, après 24h de travail. Si la loi a fixé une limite à 48h de travail en moyenne, c’est avant tout dans un but de protection des patients.

« Les pratiques actuelles des hôpitaux (et non des maîtres de stage) sont dangereuses pour les patients, et les autres : quand un assistant sort de 25h de travail d’affilée en ayant dormi moins de 2h et prend la route pour gagner son domicile à 40km de l’hôpital, il est un risque pour lui-même et les autres conducteurs. Sans compter qu’on a un retrait sur salaire en cas de maladie, donc on a le choix entre perdre 40% de notre salaire mensuel ou venir travailler malade, sans rien dire et exposer nos collègues et les patients. En période de COVID, la prise en charge de la maladie des assistants par les hôpitaux est criminelle ».

Mais elle est aussi très lucrative, au vu des heures non payées et sachant qu’on travaille au même titre que les autres médecins. Avec cette politique hospitalière, nous travaillons à des fins de rentabilité en omettant nos devoirs envers les patients. Si on regarde la composition des CA des hôpitaux publics, on se rend compte que de nombreux élus contribuent à prendre une part du gâteau sur le dos d’une exploitation humaine au dépend de la qualité des soins apportés aux patients… Pourquoi changer un système rentable ?

Les actes que l’on fait seul sont facturés au nom des superviseurs à 100% à l’inami par l’institution, même si il n’y a pas de superviseur sur place. Plus un assistant travaille, plus son salaire horaire diminue, et plus il rapporte à l’institution qui pousse a augmenter la charge attribuée aux assistants. Entre mettre un superviseur à un poste et un assistant qu’on ne paie pas, le choix de la direction est vite fait. Surtout que première cerise sur le gâteau à Liège (et seulement en Province de Liège exception faite du CHR de Huy), en cas de maladie, c’est mutuelle J1 et retrait sur salaire sous couvert qu’on a une convention de stage et non un contrat de travail (même si la convention répond en tout point à la qualification d’un contrat de travail). Ça aussi c’est du pain béni. Imaginez un assistant qui travaille 80h, trois semaines d’affilée, malade la 4ème semaine. Son salaire couvre 38h, donc 165h pour un temps plein sur le mois. Il a pratiqué 240h, mais a été absent une semaine, donc on lui retire 5 jours de prestation sur son salaire couvrant 38h, alors qu’il en a fait 80 de plus qu’un temps plein… Il n’y a strictement aucun contrôle sur les hôpitaux. L’auditorat du travail a été saisi par le Dr Sélim Sid lors de sa plainte contre le CHU. A la fin du procès le tribunal a également renvoyé l’auditorat qui n’a pas bougé. Copinage ? Très certainement. Deuxième cerise sur le gâteau, le document que l’on rend pour notre déclaration fiscale rendu par l’employeur déclare que l’on travaille a temps plein sans heures supplémentaires. Combien de cotisations sont éludées par les hôpitaux ?

Heureusement, en ce qui concerne les abus d’autorité de la part de chefs de services ou des maîtres de stage, ce n’est pas une généralité. Dans les centres dit périphériques, les médecins ont plus une approche de transmission de connaissances et d’encadrement des assistants et des stagiaires. Dans les gros centres en revanche, c’est beaucoup plus courant. Par contre, les conditions d’horaire abusives et de non-paiement des heures, hormis quelques rares hôpitaux, est la règle. Aujourd’hui, si c’était à refaire, j’exercerais un autre métier. J’adore mon boulot, mais je passe à côté de ma vie de famille, je suis un éternel absent. Quand on voit les bénéfices annuels de certains hôpitaux, c’est difficile de ne pas être dégouté en réalisant qu’ils nous exploitent à des fins de rentabilité, au détriment de notre formation, de notre vie et de nos patients. J’ai fait médecine pour aider ces derniers, pas les mettre en danger, et toute cette situation va à l’encontre de mes principes et de mes valeurs.

La situation des assistants collerait assez bien au temps du charbonnage, mais devoir se battre juste pour qu’on nous reconnaisse comme des êtres humains ayant des droits est parfaitement inadmissible en 2020.

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« Il serait inimaginable d’envisager le rythme des assistants pour d’autres fonctions à risque » – Aurélie, anesthésiste

Je m’appelle Aurelie, j’ai 30 ans et je suis actuellement assistante en 5ème année d’anesthésie dans le réseau ULiège. Suivre cette voie était une évidence pour moi : la médecine me fascine depuis que je suis toute petite, et même si personne ne fait partie du milieu médical dans ma famille, j’ai choisi de me lancer. Pour moi, la médecine offre l’équilibre idéal entre travail intellectuel, technique et surtout humain, même si c’est un métier stressant, ce qui n’est pas arrangé par le statut d’assistant. Les assistants sont quotidiennement soumis à des pressions qui sont inhérentes au système.

« Comment pourriez vous exercer votre travail sereinement lorsque votre maître de stage est à la fois votre employeur, votre formateur, votre évaluateur et votre certificateur? »

En anesthésie-réanimation, il est tout à fait « normal » de prester entre 60 et 90h par semaine, les prestations de plus de 24h sont quasi hebdomadaires pour tous les assistants, les temps de récupération sont inexistants et comme si ça ne suffisait pas, les heures supplémentaires ne sont ni rémunérées ni récupérées. Pour ma part, je lutte activement contre les excès d’heures, parce que je pense que c’est une question de sécurité pour les patients et les médecins. En raison de ma volonté de faire respecter la loi, je subis de la pression de la part de mon chef de service et du harcèlement de la part d’un superviseur. Aujourd’hui enceinte, je suis dans une situation où mon employeur n’assure plus ni ma formation, ni ma rémunération, et je ne bénéficie évidemment pas de la mutuelle ou du chômage.

Cette situation est particulièrement délicate puisque je suis la seule assistante en anesthésie enceinte qu’on empêche de travailler, alors même que la protection de la maternité fait l’objet d’un consensus. Pour ce qui est des excès d’heures, par contre, ils sont présents dans tous les services, parce qu’ils sont indispensables au fonctionnement des hôpitaux, en particulier universitaires.

« Les assistants sont de la main d’œuvre disponible et pas chère, peu susceptible de se plaindre. Comme le disent certains de nos superviseurs, on ne scie pas la branche sur laquelle on est assis ».

Ce système est injuste pour nous, mais aussi pour les patients. Les assistants contribuent à une bonne partie des bénéfices d’un service puisqu ils pratiquent de nombreux actes qui sont facturés avec le numéro INAMI de leurs superviseurs. En anesthésie, les consultations sont toutes facturées au nom du chef de service qui n’en fait évidement aucune. C’est un fonctionnement qu’il faut rendre public. Les patients ont le droit de savoir qu’ils sont pris en charge par des médecins (parfois en tout) début de formation, en particulier la nuit et le week-end. 

« Les gardes aux urgences et en unité de soins intensifs sont réalisées par des assistants, qui ne sont pas « habitués » aux spécificités de ces services puisqu’ils sont formés durant la journée à d’autres disciplines. Tout le monde doit être informé du fait que les conditions de travail de l’assistant sont tout simplement inhumaines et impossibles/ Même avec la plus grande vigilance, il est illusoire de croire qu’un être humain peut être opérationnel durant plus de 24h consécutives. Nous avons pourtant des responsabilités énormes, puisqu’il s’agit de la vie des patients. Il serait inimaginable d’envisager ce rythme pour d’autres fonctions à risque comme pilote d’avion, pourtant personne ne semble intéressé par le respect des lois dans le milieu médical ».

Je ne regrette pas mon choix de carrière, mais je regrette la manière de l’exercer qu’on m’impose. La plupart des chefs sont individuellement très chouettes, c’est le système qu’il faut revoir. Je ne sais pas si refinancer le secteur suffira, il faut plutôt revaloriser le personnel soignant plutôt que la direction et l’administration des hôpitaux, qui s’offrent des salaires abusifs et cumulent les mandats. Il est grand temps que l’ensemble des assistants en médecine se mobilisent, ensemble, contre ce système.

« Je termine une année de formation horrible, entre violence psychologique et maltraitance » – Inès, assistante en psychiatrie

J’ai toujours été très sensible à la souffrance des autres et très jeune, j’ai voulu devenir médecin, sans savoir ce qui m’attendait. Je termine une année de formation horrible, entre violence psychologique, maltraitance, perte complète de sens par rapport mon travail, impossibilité d’assurer un service médical de base (la simple continuité des soins étant bien souvent impossible à respecter), manque de respect et de considération pour le patient. En un an, je n’ai rencontré mon maitre de stage qu’à une seule reprise, malgré mes nombreuses demandes et mes appels à l’aide.

« J’ai été obligée de poser des actes avec lesquels j’étais en total désaccord, et quand j’ai interpellé certains de mes superviseurs, alors que j’étais dans un état d’épuisement et à la limite de craquer, on m’a répondu : « c’est ça être assistante, on l’a vécu avant toi » ».

Le plus difficile pour moi, c’est la sensation de ne pas prendre en charge les patients de manière adéquate et humaine. J’estime également avoir été victime de harcèlement, mais je ne détaillerai pas les circonstances de ce harcèlement, par crainte d’être identifiée et de compromettre mon avenir professionnel. Ces comportements problématiques ne se limitent pas aux assistants de médecine, mais concernent aussi les stagiaires. Je me souviens de stages où les chirurgiens se collaient aux stagiaires de manière malsaine durant certaines interventions, ou bien où ils nous hurlaient dessus sans raison et jetaient du matériel chirurgical à travers la salle d’opération. Je suis déjà tombée dans les pommes, épuisée de rester dans la même position pendant des heures. Heureusement que certains stages ont été très enrichissants et que j’ai rencontré des personnes bienveillantes, notamment lors de ma première année d’assistanat dans une petite structure, où la charge de travail était conséquente, mais le travail avait un sens et le patient était respecté. Mais c’est loin d’être le cas partout.

« Les stagiaires et les assistants sont de la main d’oeuvre bon marché, corvéables à merci. Si on devait revoir nos conditions de travail, et nos horaires notamment, certains superviseurs seraient obligés de travailler plus et de s’impliquer plus dans la gestion de certains services. Mais ça ne risque pas d’arriver, parce que nous avons peur de parler et de dénoncer, car ceux qui nous cotent sont ceux qui nous emploient ».

Cette situation est dangereuse pour les assistants, qui doivent jongler avec épuisement physique et mental, burn out, perte d’estime de soi, dépression, dégoût du travail poussant parfois à l’arrêt de la formation, mais aussi mise en danger des patients, avec la crainte omniprésente d’être poursuivi en justice. Pour le patient, le traitement des assistants en médecine mène à un traitement inhumain et à des erreurs médicales.

J’adore mon job quand je peux le faire de manière adéquate, en respectant le patient, mais je ne suis pas certaine que j’aurais le courage de recommencer ma formation en sachant ce qui m’attend et j’espère sincèrement que mes enfants ne feront pas le même choix de carrière. Beaucoup de médecins deviennent cyniques, à force, parce que ça leur permet de prendre de la distance, et je suis convaincue que certains maîtres de stage ou chefs de service n’ont même pas conscience d’être maltraitants. Il y a un déni massif par rapport à la situation. C’est comme s’ils prenaient en charge des objets, que ce soient des patients ou des stagiaires et des assistants. Pour venir à bout de ce système dangereux, il faut commencer par refinancer la santé, pour engager plus de personnel et alléger la charge de travail de chacun, mais aussi dénoncer en masse les conditions de travail des assistants en médecine et le danger qu’elles représentent pour les patients.

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« Les stagiaires aussi sont exploités et régulièrement maltraités, mais ils ont moins de responsabilités à porter » – Simon, assistant en médecine interne

Je ne me voyais pas suivre une autre voie que la médecine.J »avais envie d’un travail qui me donne la possibilité d’être utile, et que je croyais porté par des valeurs humanistes. Je me suis trompé. Manque de soutien, charge de travail trop lourde, engueulades sans possibilité de se défendre, obligation de bosser contre mes valeurs, agenda rempli à craquer avec peu, voire pas de temps pour le suivi des patients, prescription d’actes techniques parce que c’est rentable… Durant les stages, les stagiaires sont aussi exploités et régulièrement maltraités, mais ils ont moins de responsabilités à porter. Une fois qu’on arrive au statut de senior, on se sent moins concerné, et quand on est assistant, on a trop peur pour parler.

On vit dans une société hyper hiérarchisée, et quand on est en bas de l’échelle, que ce soit assistant en médecine ou bien avocat ou architecte stagiaire, c’est l’enfer. Au moins, les assistants en médecine peuvent-ils se consoler en espérant accéder un jour au « level up », avec nette amélioration des revenus et de la qualité de vie, mais pour les infirmiers et le personnel soignant, le quotidien n’est pas rose.

« Personnellement, je vis dans la hantise d’une erreur médicale. Je ne voudrais pas me faire opérer par quelqu’un qui est réveillé depuis 48h, mais c’est ce qu’on impose aux patients. Quand on pense qu’on oblige les conducteurs de poids lourds à dormir régulièrement… »

Le premier facteur de maltraitance des jeunes médecins envers les patients, c’est qu’eux-même se font maltraiter : on est beaucoup moins disponible et empathique quand on bosse 72h par semaine. Si on veut offrir des soignants à l’écoute et sereins aux patients, il faut s’en donner les moyens. Je continue à aimer mon métier, mais le prix à payer pour y arriver me semble exorbitant.

Un lourd tribut payé par Simon, Inès, Aurélie, Jean-Michel et tous les autres, qui sacrifient leur santé pour prendre soin de la nôtre. Un sacrifice intenable et dangereux, tant pour les assistants en médecine que pour les patients, raison pour laquelle le CIMACS a adressé une interpellation aux autorités compétentes en septembre dernier. Un courrier rassemblant les témoignages anonymes de dizaines d’assistants, dénonçant abus du temps de travail, gardes rémunérées moins de 4€ net de l’heure, violence, épuisement, harcèlement, et puis la fatigue, toujours la fatigue. Parmi les témoignages, celui de ce médecin, qui a perdu le compte du nombre de fois où il a dû travailler plus de 24h sans dormir, et puis ses confrères, qui dénoncent l’envoi en garde aux urgences sans forcément maîtriser les cas, l’un d’eux confiant avoir dû regarder en urgence une vidéo YouTube (!) avant de poser un drain pleural à un patient. Des patients qui sont tout autant mis en danger par les conditions de travail inhumaines imposées aux assistants en médecine que ces derniers. Des assistants qui réclament, dans leur interpellation au Ministre de la Santé et au SPF Emploi, le rétablissement d’un temps de travail de 40h hebdomadaire avec repos obligatoire, limitation des gardes et dispositifs de contrôle, pour enfin offrir aux assistants un équilibre entre vie privée et professionnelle, et un droit à la vie privée. Droit que nous avons le devoir de garantir à ceux qui ont dévoué leurs vies à préserver les nôtres, mais dont l’obtention semble bien lointaine en ces temps de pandémie où les soignants sont en première ligne, et plus surmenés que jamais.

Pour préserver l’anonymat des répondants, certains prénoms ont pu être modifiés par la rédaction.

Journaliste politique, lifestyle et société pour Flair Belgique, Kathleen écrit également pour Le Vif, Le Vif Weekend, VICE ou encore Wilfried, et partage sa vie ainsi que la gestion de Boulettes Magazine avec Clem, son fiancé et co-rédacteur en chef. Passionnée de lecture et d'écriture depuis son plus jeune âge, cette Liégeoise au tempérament voyageur a fondé Boulettes Magazine en 2015 avec sa meilleure amie, Juliette Salme.