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Pourquoi on n’achètera plus de frites dans l’hyper-centre

L’histoire se passe dans une friterie de l’hyper-centre, un lundi soir froid et pluvieux de novembre. Hier soir, en somme. 20h, l’heure où l’estomac gargouille et où la file est longue pour acheter des frites. Parmi les gourmands, ce soir-là, il y avait Sébastien. Ce n’est pas son vrai prénom: il ne mérite pas qu’on l’étale sur la place publique. Il ne mérite pas non plus la manière dont il a été traité hier. 

Quand on s’est approchés de la friterie, il hésitait à y rentrer. D’abord, en raison de son casque de scooter enfoncé fermement sur la tête, personne n’a réalisé qu’il était sans-abri. Si on a une mobylette, on a forcément un toit aussi, non? Peut-être, mais Sébastien, lui, son casque était décoratif. Protection, originalité? On ne lui a pas demandé. Il est entré juste avant nous, et il s’est mis sagement dans la file. À parler à tout rompre pour se raconter la longue journée qui venait de s’écouler à Liège pour l’un et à Bruxelles pour l’autre, on n’a d’abord pas entendu ce qu’il marmonnait aux deux dames devant nous. Des dames du genre à porter de la laine bouillie très colorée, et à manger végétarien au moins un soir par semaine (le soir des frites?). Stéréotypé? Peut-être, mais elles ne se sont pas privées pour juger Sébastien à son apparence, elles. D’ailleurs, elles ne lui ont pas répondu.

C’est quand son tour est venu, et qu’il a réitéré sa demande, qu’on a entendu. Marmonné honteusement, du bout des lèvres, poliment, avec un s’il vous plaît et le regard baissé.

« Est-ce que vous pourriez m’offrir une petite frite s’il vous plaît? J’ai faim et je n’ai pas d’argent »

Vu la tête qu’a tiré la frituriste, il aurait tout aussi bien pu lui demander si elle voulait bien qu’il coule un bronze dans son huile chaude. Elle lui a aussitôt répliqué qu’elle n’avait pas le droit de lui offrir quoi que ce soit, et probablement qu’il serait parti d’où il venait si on n’avait pas dit que nous on la lui offrait, sa frite. 2 euros, ça nous a coûté. En coût de revient, si la frituriste avait fait un geste, ça lui aurait peut-être coûté une dizaine de cents? Oui mais vous comprenez, si on dit oui à un on doit dire oui à tous, et on ne s’en sort plus alors, il faut bien vivre, il y a des factures à payer, elles ne se pèlent pas toutes seules les pommes de terre.

On comprend oui. Qui est-on pour faire la leçon? Combien de fois est-ce que nous mêmes on ne répond pas qu’on n’a pas de monnaie avec un sourire navré à la 3e personne qui nous le demande en 500 mètres? Est-ce que c’est moins pire (sic) de refuser la charité gentiment, avec le sourire? Peut-être pas. Probablement que c’est hypocrite. Mais constater le peu d’humanité avec lequel Sébastien a été traité hier nous a coupé l’appétit.

Non contente de lui refuser sa requête, elle lui a jeté des regards méprisants tout le temps que ses frites cuisaient, et puis à nous aussi, les malotrus qui avaient osé se fendre d’une piécette pour payer son repas à cet indésirable. Tellement indésirable qu’elle n’a plus daigné lui adresser la parole, préférant nous demander quelle sauce on voulait sur « notre frite », mayonnaise qu’il a dit tout bas Sébastien. S’il avait pu rentrer dans le mur le temps d’attendre sa commande, probablement qu’il l’aurait fait, mais s’il avait des super pouvoirs, ça se saurait, il ne serait pas dans cette situation là, alors il s’est contenté de se serrer contre le mur en attendant.

Alors on s’est serrés près de lui. Il a raconté le manque de logement depuis janvier dernier, les combines pour ne pas dormir en rue. Sa maman, qui l’avait hébergé un temps avant d’être hospitalisée, le rendez-vous qu’il avait avec le CPAS fin de semaine avec espoir qu’on lui valide la location d’un studio. Est-ce qu’il voulait boire quelque chose avec ses frites? Oui une petite bouteille d’eau s’il vous plaît, et de s’excuser, d’assurer qu’il ne demande jamais d’argent, juste à manger. Quand il a reçu ses frites mayonnaise, il a fait un grand sourire un peu édenté, en disant que clairement c’était sa semaine de chance, et qu’il allait l’avoir son studio. En attendant, il est allé dormir dans une cave que la propriétaire laisse à sa disposition la nuit, parce que faut pas croire, on n’a pas tous le cerveau frit à Liège, et la ville est solidaire. Il est parti sous la pluie avec son casque et son petit paquet qui refroidissait, et nous on est rentrés manger les nôtres, de frites, mais elles ne nous ont pas goûté, d’ailleurs c’était la dernière fois qu’on en mangeait dans cette friterie de l’hyper-centre.

(La photo de couverture est une photo prétexte. On a d’abord pensé nommer le commerce en question, et puis on s’est dit que ce ne serait vraiment pas charitable)

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Update 20.11: cet article a été légèrement modifié et des détails de description ont été enlevés afin de préserver entièrement l’identité de l’établissement.

Update 21.11: une des deux « dames de la file » a pris la peine de nous envoyer un message à la lecture de l’article. Sa réponse courageuse (si nous avons préservé son anonymat ici, elle nous a contactés sous son nom) nous a particulièrement touchés. Nous avons choisi de la partager ici.

« Je suis l’une des deux dames de la file dans la friterie.

« Je voulais juste vous dire que, si c’était possible, je reviendrais en arrière et je changerais de comportement »

Après une longue journée dans les pattes, un peu à la ramasse, je n’ai en effet pas entendu ce Monsieur, pas réalisé ce qui se passait. Par contre, je ne l’ai pas jugé, ça je peux vous en assurer. Je travaille avec des ados fragilisés et le jugement est une chose qui me rend dingue. Je ne cherche pas ici à me justifier mais seulement à vous remercier. D’abord pour ce Monsieur, de l’avoir écouté et entendu mais aussi pour moi; votre article m’a mis une bonne claque, la claque nécessaire pour réaliser qu’il faut tout le temps garder les yeux et les oreilles ouverts et qu’on n’est jamais à l’abri de se comporter comme des gros cons. Merci »

Passionnée de lecture et d'écriture depuis son plus jeune âge, cette Liégeoise au tempérament voyageur a fondé Boulettes Magazine en 2015 avec Juliette Salme. Journaliste politique, lifestyle et société pour Flair Belgique et Le Vif, Kath partage sa vie et la gestion de Boulettes avec Clem.