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Wégimont nazis Unsplash Mert Kahveci

Quand le domaine de Wégimont était dédié à propager la race aryenne

Plutôt associé dans l’imaginaire liégeois à sa piscine bondée en été et à ses plaines, durant la 2e Guerre Mondiale, le domaine de Wégimont était tout sauf un lieu de réjouissances: de 1942 à 1944, le domaine provincial a eu le funeste honneur d’être le seul « Lebensborn » de Belgique. 

Lebens-quoi? Contraction des mots « leben » (« vie ») et « born » (« fontaine » en allemand ancien), les Lebensborns étaient de véritables « fermes humaines », dédiées à la propagation de la race aryenne. Imaginé par Heinrich Himmler, ministre de l’Intérieur du Reich et chef des SS, le programme vise dans un premier lieu à offrir foyers et crèches aux aryens, majoritairement SS, invités à s’y reproduire avec leurs épouses et à leur donner le plus d’enfants possible. Rapidement, ainsi que le souligne le journaliste d’investigation Boris Thiolay dans son livre « Lebensborn: la fabrique des enfants parfaits », les centres accueillent aussi des femmes considérées comme « aryennes » et acquises à la cause, qui y rencontrent des SS et y conçoivent avec eux des enfants remis ensuite à la Schutzstaffel pour y construire l’élite future de « l’Empire de mille ans » voulu par Hitler et ses fidèles. Haut-lieu de ce programme de repopulation de la terre par des enfants blonds aux yeux clairs? La « maternité des Ardennes », alias le domaine de Wégimont.

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Wégimont, la maternité des Ardennes

De novembre 1942 à septembre 1944, le domaine de Wégimont a accueilli des femmes belges, suffisamment conquises par les théories nazies pour vouloir contribuer à propager la « race aryenne », mais aussi quelques Néerlandaises ainsi que des Françaises originaires du Nord du pays. Les pères de ces bébés appelés à être enlevés à leurs mères pour grandir au sein de la Schutzstaffel? Des soldats de la Légion Wallonie, funeste régiment belge nazi, leurs frères d’armes flamands, mais aussi des SS stationnés en Belgique et jouant le rôle de donneurs de sperme pour la cause aryenne. Dans « Visages d’Olne: Son village, ses hameaux », Marthe Gorin consacre le chapitre « Une autre histoire » à la fabrique de bébés nazis de Wégimont et l’affirme: bien qu’une poignées de kilomètres seulement sépare la commune du domaine provincial, les habitants d’Olne ignoraient tout de sa réaffectation durant la guerre et ne l’ont d’ailleurs appris que des années plus tard, quand les langues ont enfin commencé à se délier. C’est que le sujet est longtemps resté tabou dans la région, tout comme pour les enfants nés dans cette maternité pas comme les autres.

Au nom de la race

Dans les années 60, un incendie accidentel a détruit les archives relatives à la maternité nazie du domaine, réduisant en cendres les espoirs de ces enfants nés de père inconnu de retrouver leurs géniteurs. Ainsi que le souligne Daniel Conraads dans un article cité par la Maison du Souvenir, « à l’administration communale de Soumagne, on se souvient d’avoir reçu, voici quelques années seulement, la visite de plusieurs personnes aujourd’hui domiciliées en France. Ces visiteurs, nés de parents inconnus, s’ingéniaient à essayer de trouver l’identité de leurs géniteurs. A Soumagne, leurs espoirs furent cependant déçus. Les documents relatifs à cette mystérieuse « pouponnière nazie » y sont rarissimes et généralement assez flous. Et la population répugne toujours à parler de ce sombre et singulier chapitre de la Deuxième Guerre mondiale ». Parmi les témoignages qui restent de l’époque, celui de Monsieur Brabant, curé-doyen de Soumagne, dont les journaux intimes ont été conservés et qui y condamne « la débauche organisée » observée à la maternité des Ardennes. « Une petite servante âgée de 17 ans a un enfant d’un an et demi. Une petite Flamande éplorée, se disant catholique, est venue me demander si on n’avait pas jeté un sort sur son enfant de deux mois qui a été transporté à l’hôpital de Bruxelles. Elle ne pouvait aller le voir. Selon lui, il se faisait à Wégimont beaucoupde baptêmes militaires nazistes (sic) et païens. Pas un seul chrétien ». Mais certainement pas que des nazis pour autant: entre pénurie de sages-femmes acceptant d’y travailler et hostilité de la population locale, le Lebenborn des Ardennes ne rencontra jamais le succès souhaité par l’occupant allemand, qui en ferma définitivement les portes en septembre 1944. « Les documents allemands traitant de Wégimont ne contiennent que plaintes, récriminations, critiques acerbes à l’égard de la Belgique en général et des Belges en particulier qui furent employés dans ce foyer. Selon eux, le personnel (sages-femmes, infirmières …) aurait tout fait pour saboter la production de petits aryens », raconte ainsi Marc Hillel dans son livre « Au nom de la race ». Rien qu’en Allemagne, près de 8 000 enfants auraient vu le jour dans les dix Lebensborn répartis dans le pays sous le Reich, tandis que dans les pays nordiques, ils seraient jusqu’à 10 000 à être nés ainsi. Les Lebensborn prenaient également en charge la « germanisation » d’enfants nés de soldats allemands et de femmes résidant dans des pays occupés, et auraient contribué à arracher plus de 200 000 enfants à leurs familles. Longtemps considérée comme une simple rumeur, l’existence des Lebensborn aura été confirmée en 1985 lorsque Georg Lilienthal, historien spécialisé dans la médecine nazie, leur consacra sa thèse de doctorat. Ainsi que le rappelait Olivier Rogeau dans un dossier consacré à la maternité des Ardennes par Le Vif en 2012, « la plupart des enfants du Lebensborn, fils et filles de femmes de SS flamands, wallons et allemands, n’ont jamais retrouvé leurs parents naturels ». Et ceux qui ont remonté leurs traces ont dû porter le poids d’être des « enfants de la honte ».

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Photo de couverture: Unsplash / Mert Kahveci

Journaliste politique, lifestyle et société pour Flair Belgique, Kathleen écrit également pour Le Vif, VICE ou encore Wilfried, et partage sa vie ainsi que la gestion de Boulettes Magazine avec Clem, son fiancé et co-rédacteur en chef. Passionnée de lecture et d'écriture depuis son plus jeune âge, cette Liégeoise au tempérament voyageur a fondé Boulettes Magazine en 2015 avec sa meilleure amie, Juliette Salme.