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Victor Hugo face à l'industrie liégeoise

Quand Victor Hugo fustigeait « l’enfer » de l’industrie liégeoise

S’il est difficile de dissocier Liège de Georges Simenon, il est pourtant loin d’être la seule plume à s’y être posée. Au 19e siècle, de passage dans la Cité ardente, Victor Hugo faisait ainsi part de ses impressions dans une lettre à un ami. Fleuron de l’industrie de l’époque, les hauts fourneaux liégeois sont loin de lui avoir laissé une impression favorable…

Lorsque Victor Hugo s’approche de la Cité ardente en cette fin de 19e siècle, « le soir vient, le vent tombe, les prés, les buissons et les arbres se taisent, on n’entend plus que le bruit de l’eau », et alors que les voyageurs « bâillent à qui mieux mieux dans la voiture » depuis laquelle on distingue à peine l’intérieur des maisons vaguement éclairées, l’un d’eux informe la compagnie que Liège n’est plus qu’à une heure de route. Au loin, les hauts fourneaux se dessinent, et le moins que l’on puisse dire, c’est que Victor Hugo est saisi, mais pas séduit.

« C’est dans ce moment-là que le paysage prend tout à coup un aspect extraordinaire. Là-bas, dans les futaies, au pied des collines brunes et velues de l’occident, deux rondes prunelles de feu éclatent et resplendissent comme des yeux de tigre. Ici, au bord de la route, voici un effrayant chandelier de quatre-vingts pieds de haut qui flambe dans le paysage et qui jette sur les rochers, les forêts et les ravins, des réverbérations sinistres ».

« Plus loin, à l’entrée de cette vallée enfouie dans l’ombre, il y a une gueule pleine de braise qui s’ouvre et se ferme brusquement et d’où sort par instants avec d’affreux hoquets une langue de flamme. Ce sont les usines qui s’allument » informe-t-il l’ami à qui il rédige cette lettre.

La dévastation et l’enfer selon Victor Hugo

« Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flemalle, la chose devient inexprimable et vraiment magnifique » semble-t-il d’abord s’enthousiasmer, avant de préciser son propos. « Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. Quelques-uns dégorgent derrière les taillis des tourbillons de vapeur écarlate étoilée d’étincelles ; d’autres dessinent lugubrement sur un fond rouge la noire silhouette des villages ; ailleurs les flammes apparaissent à travers les crevasses d’un groupe d’édifices. On croirait qu’une armée ennemie vient de traverser le pays, et que vingt bourgs mis à sac vous offrent à la fois dans cette nuit ténébreuse tous les aspects et toutes les phases de l’incendie, ceux-là embrasés, ceux-ci fumants, les autres flamboyants » décrit-il.

« Ce spectacle de guerre est donné par la paix ; cette copie effroyable de la dévastation est faite par l’industrie. Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de Monsieur Cockerill »

Victor Hugo face à l'industrie liégeoise

« Un bruit farouche et violent sort de ce chaos de travailleurs. J’ai eu la curiosité de mettre pied à terre et de m’approcher d’un de ces antres. Là, j’ai admiré véritablement l’industrie » poursuit-il encore. « C’est un beau et prodigieux spectacle, qui, la nuit, semble emprunter à la tristesse solennelle de l’heure quelque chose de surnaturel. Les roues, les scies, les chaudières, les laminoirs, les cylindres, les balanciers, tous ces monstres de cuivre, de tôle et d’airain que nous nommons des machines et que la vapeur fait vivre d’une vie effrayante et terrible, mugissent, sifflent, grincent, râlent, reniflent, aboient, glapissent, déchirent le bronze, tordent le fer, mâchent le granit, et, par moments, au milieu des ouvriers noirs et enfumés qui les harcèlent, hurlent avec douleur dans l’atmosphère ardente de l’usine, comme des hydres et des dragons tourmentés par des démons dans un enfer ». L’enfer, Liège? Peut-être la vision du majestueux Palais de Justice suffira-t-elle à le faire changer d’avis…

Marchandes hargneuses au Palais de Justice

Ou pas, l’inoubliable auteur des Misérables le décrivant plutôt comme un joyeux brouhaha que comme une merveille architecturale. « Des boutiques de libraires et de bimbelotiers se sont installées sous toutes ses arcades. Un marché aux légumes se tient dans la cour. On voit les robes noires des praticiens affairés passer au milieu des grands paniers pleins de choux rouges et violets. Des groupes de marchandes flamandes réjouies et hargneuses jasent et se querellent devant chaque pilier ; des plaidoiries irritées sortent de toutes ces fenêtres ; et dans cette sombre cour, recueillie et silencieuse autrefois comme un cloître dont elle a la forme, se croise et se mêle perpétuellement aujourd’hui la double et intarissable parole de l’avocat et de la commère, le bavardage et le babil ». Allons bon, rien dans la Cité ardente ne l’aurait donc séduit? Si!

Victor Hugo Le Rhin

Quand Liège émerveillait le poète

« Du reste, il faut pourtant le dire, Liége, gracieusement éparse sur la croupe verte de la montagne de Sainte-Walburge, divisée par la Meuse en haute et basse ville, coupée par treize ponts dont quelques- uns ont une figure architecturale, entourée à perte de vue d’arbres, de collines et de prairies, a encore assez de tourelles, assez de façades à pignons volutés ou taillés , assez de clochers romans, assez de portes-donjons comme celles de Saint-Martin et d’Amercœur, pour émerveiller le poête et l’antiquaire même le plus hérissé devant les manufactures, les mécaniques et les usines »

Et la fierté des Liégeois d’être réparée…

Extraits tirés de « Le Rhin, lettres à un ami », Lettre VII, Victor Hugo (9 septembre 1840)

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Photo de couverture et photo de Cockerill : Flickr / Beeveephoto

Journaliste politique, lifestyle et société pour Flair Belgique, Kathleen écrit également pour Le Vif, VICE ou encore Wilfried, et partage sa vie ainsi que la gestion de Boulettes Magazine avec Clem, son fiancé et co-rédacteur en chef. Passionnée de lecture et d'écriture depuis son plus jeune âge, cette Liégeoise au tempérament voyageur a fondé Boulettes Magazine en 2015 avec sa meilleure amie, Juliette Salme.