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Une stèle en honneur aux colons remise en question - Unsplash - Black Lives Matter

À l’Hôtel de Ville, une stèle en honneur aux colons liégeois fait débat

Si la question est particulièrement d’actualité à l’heure où on parle de décoloniser l’espace public belge, cela fait quatorze ans qu’une stèle honorant 75 colons liégeois fait débat à l’Hôtel de Ville de Liège. À l’origine de différentes interpellations à son sujet depuis deux ans, l’élue Vert Ardent Caroline Saal, historienne de formation, revient sur l’hommage de la discorde. Et explique pourquoi il est temps de porter un autre regard sur notre passé. 

C’est dans la salle des pas perdus de l’Hôtel de Ville, là où sont reçus les dignitaires et où passent les mariés avant de se dire « oui », que la stèle en hommage à 75 colons liégeois morts au Congo est installée. Des colons « morts pour la civilisation », selon ce monument d’un autre temps, en anachronie complète avec l’époque actuelle et tout particulièrement en regard de la prise de conscience collective provoquée par le meurtre de George Floyd aux Etats-Unis.

De Londres à Berlin en passant par Paris et de nombreuses villes américaines, des personnes de toutes les origines se rassemblent pour dénoncer le racisme systémique qui gangrène les sociétés occidentales et paraphraser Angela Davis d’une seule voix: ne pas être raciste ne suffit pas, il faut également être activement antiraciste. À Liège aussi, le message est passé et ce samedi 6 juin, ce sont près de mille manifestants qui se sont rassemblés en soutien au mouvement Black Lives Matter. Sans forcément savoir qu’au coeur du pouvoir, à l’Hôtel de Ville de Liège, on honore encore une certaine vision du passé colonial belge.

Des colons « morts pour la civilisation »

Caroline Saal connaît bien la stèle de la discorde. Cela fait deux ans qu’elle interpelle le Bourgmestre a ce sujet, mais avant elle, en 2006 déjà, des débats assez houleux s’étaient tenus au Conseil à son sujet. À l’époque, le PS et Ecolo réclament la présence d’explications à côté de cette stèle en honneur aux colons et Brigitte Ernst (Ecolo) suit notamment le dossier de très près, sans toutefois parvenir à obtenir l’ajout de la moindre notice explicative.

Pour Caroline Saal, tout commence quand plusieurs amis l’interpellent après leurs mariages respectifs à l’Hôtel de Ville, quelque peu interloqués de la présence de cette stèle glorifiant le passé colonial belge. C’est à ce moment aussi que diverses associations de mémoire coloniale prennent contact avec elle. En avril 2018, elle écrit donc au Bourgmestre et s’enquiert de l’évolution du dossier, demandant en outre la tenue de conciliations réunissant des personnes ressources venant aussi bien des milieux académique que militant, avec pour objectif de lancer un débat public sur cette stèle. On lui répond par courrier que « le Collège partage tout à fait sa position par rapport à la nécessité de poser une plaque explicative à cet endroit » et que la plaque est d’ailleurs « actuellement en cours de réalisation par une historienne et sera ensuite soumise pour validation par l’agence wallonne du Patrimoine ». Un processus chronophage, puisqu’il faudra finalement attendre février 2020 pour que la plaque soit apposée sous la stèle honorant les colons liégeois. Un délai qu’on explique par une « volonté de bien faire les choses » du côté du cabinet de Willy Demeyer:

« Nous avons consulté l’historien liégeois Philippe Raxhon, spécialiste des relations entre l’histoire et la mémoire, puis on a entamé un processus de relecture du texte explicatif, qu’il a ensuite fallu avaliser avant de lancer les démarches pour poser la plaque… Il y a tout un circuit administratif qui fait que cela peut prendre du temps, mais il n’y avait certainement pas de volonté de faire trainer les choses, c’était important pour le Bourgmestre que la stèle soit remise en contexte ».

Un mise en contexte qui constitue certes un pas en avant selon Caroline Saal, mais bien insuffisant.

Une stèle en honneur aux colons à Liège - Boulettes Magazine

Aux racines du racisme anti-Noirs

Historienne spécialisée dans la manière dont on étudie le passé, l’élue Vert Ardent a consacré sa thèse aux jeux de l’oie à travers les siècles et aux références historiques qui s’y trouvent. Suivant que l’on se trouve au 17e, au 18e ou au 19e siècle, ce ne sont en effet pas les mêmes personnages qui font gagner ou perdre des points, « parce que les valeurs changent, donc ce qu’on raconte de notre histoire change aussi ». Et cette stèle dédiée aux 75 colons « morts pour la civilisation », que raconte-t-elle de l’histoire belge et liégeoise alors?

« D’abord, la formule « morts pour la civilisation » est problématique, parce qu’il s’agit d’un message de propagande coloniale à une époque où l’Europe est persuadée de représenter la civilisation, alors que c’est totalement faux ».

« Le Congo a une structure économique, sociale et politique depuis le 9e siècle, mais à l’époque, on préfère dire qu’on fait un « travail de civilisation » parce que cela donne un cachet philanthropique aux missions et cela encourage les Belges à les financer, alors qu’en réalité la colonisation au Congo s’inscrit dans un projet de conquête à visée économique » précise Caroline Saal.

« L’idée de « mourir pour la civilisation » est précisément celle dans laquelle le racisme anti-Noir actuel trouve sa source: il découle de la croyance que les Blancs étaient civilisés avant les Noirs et sont donc supérieurs ».

Et il n’y a pas que cette approche eurocentrique de la présence liégeoise au Congo qui pose problème, ainsi que le souligne l’historienne. « J’ai ouvert des outils biographiques pour identifier les 75 colons honorés sur la stèle, tous des hommes, essentiellement des armuriers. Parmi eux, on retrouve notamment Camille Coquilhat, quelqu’un qui va faire une grande carrière colonialiste et sur qui Léopold II va beaucoup compter ». Mais aussi plusieurs soldats morts lors de mutineries ou de rébellions, parmi eux Jean-Hyppolite-Noël Dodernier ou Evrard-Louis Dubois.

« À l’époque, leurs morts ont été présentées comme de l’ingratitude de la part des Congolais, alors qu’il s’agissait d’actes de résistance d’un peuple qu’un envahisseur étranger tentait de maîtriser ».

Et Caroline Saal de préciser « n’avoir rien contre eux en particulier, mais la manière dont ils sont morts nous apprend quelque chose sur les combats et la résistance durant la colonisation ».

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Black Lives Matter - Clay Banks - Unsplash

Déboulonner les colons sans faire table rase du passé

Enlever la stèle, tout simplement? « L’avantage, si on maintient la stèle, c’est qu’on peut l’utiliser pour faire la lumière sur la propagande coloniale, mais le désavantage c’est que cela implique de garder une expression claire de la conviction à Liège, à une époque, que les personnes blanches étaient supérieures. C’est violent pour les personnes racisées d’être confrontées à ça » commente Caroline Saal, pour qui un retrait ne s’apparenterait pas forcément à une destruction (« la stèle pourrait par exemple rejoindre un musée et servir de trace »). Et la jeune élue de mettre en perspective la décolonisation de l’espace public.

« Pour beaucoup de gens, déboulonner une statue équivaut à faire tomber un pan de l’Histoire dans l’oubli et à réduire au silence, mais dans les faits, ce n’est pas ça qu’on observe. On a déboulonné les statues de Napoléon et de Lénine, mais tout le monde sait encore qui ils sont. Questionner la place de certains monuments dans l’espace public n’équivaut pas à faire table rase du passé ».

Une prise de position que ne partage pas le Cabinet du Bourgmestre: « lorsque nous avons pris contact avec Philippe Raxhon, il nous a recommandé de ne pas enlever cette stèle, parce qu’on ne refait pas l’Histoire. Ce qui est important, c’est de recontextualiser les choses ».

« Le Bourgmestre est très sensible à ce sujet, comme à toutes les questions liées à l’égalité et à la reconnaissance. Liège est une ville qui a toujours veillé à reconnaître les erreurs du passé, qu’il s’agisse de son traitement des juifs durant la Seconde Guerre Mondiale ou de la colonisation. La ville fait face à son passé, l’assume et quand elle peut apporter quelque chose qui mène à plus d’égalité entre les citoyens, elle le fait ».

D’où cette plaque explicative ajoutée sous la stèle le 14 février 2020, 14 ans après les premiers débats à son sujet au Conseil communal. Une plaque dont Caroline Saal regrette notamment qu’elle n’ait pas été conçue sur base de concertation ni réunion d’une commission d’experts de la mémoire coloniale. « Les explications sont trop généralistes et ne déconstruisent pas la propagande coloniale de la stèle. En outre, il aurait été important que la question soit ouverte à un débat public ».

Une stèle en honneur aux colons à Liège - Boulettes Magazine

Des reliques de la colonisation encore bien présentes

Un avis que partage le collectif Mémoire Coloniale, qui lancera dès le mois d’août des visites guidées des reliques de la colonisation à Liège. Aliou Baldé, chargé de relations extérieures au sein du collectif, note que la stèle en tant que telle n’est pas exceptionnelle et qu’on en retrouve un peu partout en Belgique. La faute à la Ligue du Souvenir Congolais, entre autres, cette association d’anciens coloniaux s’étant donnée pour objectif dans les années 30 de valoriser la mémoire des « pionniers » et de les mettre en valeur dans l’espace public. C’est ainsi que de nombreuses communes belges se sont retrouvées en possession de stèles en hommage aux colons.

« Leur objectif était de donner une certaine image des colonies par le biais de la propagande, et de dire que si nous allons au Congo c’est parce que ces gens sont inférieurs à nous et ont besoin d’être civilisés. Cela nie complètement la réalité du terrain ainsi que l’exploitation économique par les colons ».

Sans oublier que ces marques visibles de soutien feraient presque oublier que de tous temps, des voix se sont élevées pour s’opposer à la colonisation, chez les Congolais et les Rwandais mais chez les Belges aussi. « On peut notamment prendre l’exemple de Jules Marchal, un administrateur colonial qui a écrit des douzaines d’ouvrages dénonçant le colonialisme, mais aussi de Félicien Cattier, un historien qui n’a eu de cesse de dénoncer la colonisation du Congo, ou encore d’Emile Vandervelde, un des leaders du POB, qui a fait de nombreuses interpellations parlementaires à ce sujet et qui n’a pas hésité à qualifier les arcades du cinquantenaire d’arcades du sang » expose Aliou Baldé. Qui ne manque pas de rappeler l’évidence: « s’il a fallu installer de la propagande coloniale, c’est parce qu’il a fallu convaincre les Belges que la colonisation était une bonne chose, alors que la plupart d’entre eux y étaient opposés ». Son avis sur la stèle liégeoise de la discorde, et la plaque apposée en bas de celle-ci?

« La démarche a été faite sans consultation d’acteurs extérieurs donc ce n’est pas une démarche décoloniale. Ce qui a été fait pour nous sans nous est compromis: pendant des siècles, on a pensé à la place des Africains et ici à Liège c’est ce qu’on fait encore, on met une plaque explicative sans consulter les principaux concernés ».

Et d’avouer s’interroger « fortement sur la démarche qui a poussé la commune à mettre cette plaque en place. Installer des plaques explicatives n’est pas suffisant, il faut également amener un travail pédagogique derrière. Décoloniser ce n’est pas simplement apposer des textes, c’est aussi faire un enseignement. La lutte pour la décolonisation concerne tout le monde, parce que la colonisation est l’histoire de tout le monde, des Congolais et des Rwandais comme des Belges ». « Dire que c’est comme ça qu’on pensait à l’époque et que tout ça appartient au passé n’est pas correct » affirme encore Aliou Baldé, qui souligne que « remettre en contexte n’équivaut pas à réécrire l’Histoire mais bien à faire entendre toutes les voix concernées ». Un argument qui résonne en Caroline Saal, l’historienne appuyant pour sa part la nécessité de reconnaître qu’il existe une pluralité de mémoire. « Personne ne demande l’oubli » rappelle la jeune femme, « on veut juste un meilleur traitement de l’histoire coloniale ».

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Photos des rassemblements Black Lives Matter: Clay Banks / Unsplash

 

 

Journaliste politique, lifestyle et société pour Flair Belgique, Kathleen écrit également pour Le Vif, VICE ou encore Wilfried, et partage sa vie ainsi que la gestion de Boulettes Magazine avec Clem, son fiancé et co-rédacteur en chef. Passionnée de lecture et d'écriture depuis son plus jeune âge, cette Liégeoise au tempérament voyageur a fondé Boulettes Magazine en 2015 avec sa meilleure amie, Juliette Salme.